L'INTERVIEW
DE JULIE FUCHS

Julie Fuchs est une soprano française. Saluée comme « la nouvelle voix de l’Opéra » avec des notes aiguës, soyeuses et une voix moyenne voluptueuse, elle s’est imposée comme l’une des artistes musicales les plus polyvalente de notre temps. Elle nous reçoit aujourd’hui chez elle, dans sa maison de « vacances », toujours en voyage elle ne fait qu’y passer. Une grande maison pleines d’escaliers, de recoins et de gens.
À l’abris des regards, elle finit par
y trouver un miroir.
SHAPES pour Almé l’histoire continue.

 

Propos retranscrits par Violaine Khal.

 

 

« Dis moi Julie,
qu’est ce que tu vois ? »
« Je vois Julie qui est « OFF »
mais « ON » de pleins d’autres manières.
Je reviens de balade, j’ai des grosses bottes, je suis habillée tout en noire
parce que c’est plus simple. Je porte mes lunettes et un petit chignon sur le haut
de la tête parce que je n’aime pas avoir chaud dans le cou. Je vois quelqu’un
de détendu et ça me plait assez. »
« Quelle relation entretiens-tu
avec ton corps ? »
« Mon corps c’est mon outil de travail, j’entretiens une relation assez forte avec lui. C’est une relation dirigée vers l’intérieur, elle ne passe pas par un miroir. J’ai besoin de bien respirer, de sentir mon corps souple et tonique à la fois.
Le regard extérieur m’a amené à vivre des périodes difficiles comme nous toutes, des périodes où je ne me sentais pas bien du tout avec lui où la relation était très compliquée mais j’ai découvert que ce n’était pas mon corps le problème c’était qui j’étais. Lorsque je me sens bien à l’intérieur et que je suis à l’aise avec
qui je suis je ne me vois pas, je ne vois pas mon corps. »
« Il m’est déjà arrivé pendant les vacances, dans des moment de grand relâchement, de porter le même paréo pendant une semaine, de ne pas me maquiller ni de me coiffer et de tout
d’un coup croiser un miroir. La sensation que j’ai à chaque fois c’est « Ah tiens je t’avais oublié toi. » C’est vraiment une sensation très agréable. Ça ne veut pas dire que l’on s’oubli, ça veut simplement dire que le corps n’est plus au centre.
Ce qui est incroyable c’est que ça
marche dans les deux sens, si je ne me sens pas bien il suffit que je chante,
que je bouge, que je le mette en action pour aller mieux. »

 

 

« Mon métier m’a permis de me détacher de mon image. J’ai l’habitude de me transformer, de me voir maquillée ou pas avec tel ou tel costume, ça met de la distance avec moi même. Même s’il y encore du chemin à faire, et que je n’ai pas tout résolu j’essaye de m’imposer telle que je suis. J’ai annoncé récemment que je ne porterai plus de gaine sur scène. Peut être qu’un jour ça reviendra.

 

Mais je n’ai plus envie de compresser mon corps avec une gaine, je me sens diminuée, j’ai la sensation de lui faire du mal et plus concrètement cela m’empêche d’aller chercher aussi loin que j’aimerai avec mes côtés flottantes pour chanter. J’en ai marre de faire semblant. Le public n’en a que faire de mon bourrelet, je serai toujours sexy. On a toujours un peu
de ventre quand on chante. »
« Quelle est la partie de ton corps
qui te rend unique ? »
« Une partie de mon corps ? Je crois que je n’aime pas cette question, me définir avec une seule partie ? Je ne sais pas, peut être ma cicatrice sur le menton, j’avais 5 ans et je suis tombée de vélo en voulant faire la course avec ma cousine. Mon grain de beauté au milieu du nez que tous les maquilleurs s’entêtent à vouloir enlever en pensant que c’est du mascara. Mes jambes qui ressemblent vraiment à celles de ma mère. Elle a de très belles jambes. »
« Est-ce que ton corps t’appartient ? »
« J’ai envie de te dire oui complètement! J’ai fait beaucoup de chemin, je suis maman et en terme d’expérimentation
du corps on ne fait pas mieux. La grossesse c’est un corps que se fait squatter. J’ai appris beaucoup de choses. Je reçois pleins d’amour et j’ai la chance d’être dans un pays où je peux m’habiller comme je veux. Mais paradoxalement ce n’est pas le cas avec mon métier.

 

Il y a vraiment des moments où je me sens comme un objet, le spectacle ne me plait pas, je dois faire semblant d’être amoureuse de mon partenaire de scène même si on ne s’entend pas. Il faut donner le change, il faut quand même donner du plaisir à l’autre et dans ces cas là j’ai remarqué que mon corps se mettait en mode automatique comme une machine, il faut bien gagner sa vie.
Mais ça ne dure jamais bien longtemps, l’amour du public finit toujours par gagner et me rendre le sourire. »

 

« Qu’est-ce qui pourrait t’aider à l’accepter encore plus ? »
« Que la société le fasse aussi! Je fais une taille 42 et la plupart des boutiques s’arrêtent au 40. C’est un vrai challenge de s’assumer et de se sentir bien dans son corps lorsque l’extérieur est sans cesse entrain de vous dire que vous êtes différente, qu’il n’y a rien pour vous ici qu’il faut s’habiller ailleurs. Lorsque je dois trouver une robe de gala à ma taille c’est encore plus compliqué. Toutes les collaborations avec les marques de hautes coutures se font avec les robes de show room petites tailles, donc pour moi c’est impossible d’y avoir accès.

 

Je suis très heureuse que la marque ALME existe pour cette raison. ALME rassemble les femmes, toutes les femmes pas seulement la minorité codifié. Il faut suivre cet exemple pour enfin avancer ensemble au même endroit et non pas divisé en deux clans dictés par une taille. Le corps est important il faut savoir en prendre soin, être attentive à ce qu’il nous dit directement. »
« Quel a été le déclic qui t’as poussé à prendre soin de toi ? »
« Je ne sais pas si je peux le dire mais je crois que c’est passé par une grande activité sexuelle. J’ai découvert qu’il y avait tellement de goûts, de possibilités différentes et que le désir allait au delà de l’apparence. Pour moi le mot « corps » résonne différemment aujourd’hui. Un corps c’est magnifique, c’est le véhicule sacré de la vie. C’est un moyen d’atteindre des zones presque spirituelles. Lorsque l’on a compris ça il suffit juste d’écouter ce qu’il a à nous dire pour se sentir bien.

 

J’ai vécu l’une des plus belles expériences de ma vie lors d’un cercle de femmes. Ont étaient nues toutes ensembles et j’étais fascinée par ce que je voyais. Je ne sais pas comment expliquer, la notion de beau et de laid n’existait plus, il se véhiculait autre chose. Une fois que l’on a vu vingt femmes nues les unes à côté des autres dans leurs histoires, leurs désirs, dans tout ce qu’elles expriment, pourquoi se faire autant de mal, alors que la vérité est là juste devant nos yeux et qu’elle se passe de mots. Je pense que cette vision d’ensemble peut nous permettre aussi d’être plus douce les unes envers les autres loin de ce monde agressif. »

 

 

« Tu évolues dans un milieu où l’apparence compte beaucoup, t’est-il déjà arrivé de penser à la chirurgie esthétique ou d’autres méthodes sensées arrêter le temps ? »
« J’y ai pensé oui, enfin le sujet s’est présenté lorsque j’ai découvert qu’une artiste que je trouvais magnifique avait recours au Botox alors qu’elle avait à peine 30 ans. Je me suis sentie trahit. J’étais en colère. Si à cet âge les femmes ont recours à la chirurgie que dois je faire? Je dois le faire moi aussi ? C’est comme si d’un seul coup on m’obligeait à mentir. Chacun est libre de faire ce qu’il veut et peut être qu’un jour je céderai moi aussi je ne sais pas mais sur le coup je me suis vraiment sentie trahit. »
« Quelque chose à partager ? »
« Ma grossesse oui ! J’étais tellement heureuse de ne pas rentrer le ventre! Et pour chanter c’était une révélation. Du coup maintenant je le rentre dès que je veux me tenir droite et que j’ai un peu mal au dos sinon je le laisse exister tel qu’il est. »
« Merci Julie. »